Fragments corrosifs
Délire schizophrène et collision psychique
Mesdames et messieurs, veuillez prendre place ! Sous vos yeux ébahis, et pour la première fois en exclusivité au théâtre féérique, nous avons l’honneur de vous jouer notre œuvre phare, notre Tartuffe à nous… Que dis-je ?! Notre Faust !
Les Fragments corrosifs !!!
Oui, oui, applaudissez tant que vous le pouvez encore : mes chers spectateurs, tâchez bien de prendre garde ! Cette représentation n’est pas sans risque : une fois le rideau de velours tiré, il vous sera strictement im-po-ssible de faire machine arrière !
Vous riez là-bas ? Diantre, vous ne savez donc pas de quoi il s’agit là ! Vous devriez y réfléchir à deux fois jeune impudent ! Votre orgueil n’a d’égal que votre insolence. Il n’y a qu’un seul acte, mais quel acte mon cher, quel acte !
Hier encore, pendant les répétitions, on a dû en évacuer quelques-uns en urgence, l’écume aux lèvres, les pupilles en pleine mydriase, le corps tressautant ! C’était moche, c’était dément ; on les conduit tout droit à l’asile quand c’est comme ça.
Ce truc, ça vous perfore le crâne, ça vous rentre dans la tête et ça fait tout plein de ricochets ; ça vous ronge la cervelle comme un gros rat tout gris… Faut pas être sain d’esprit pour jouer ce truc. Brrrrr. J’en tremble encore !
Enfin bon, vous êtes prévenus.
3, 2, 1,
Que la fête commence.
Théâtre féérique - Fragments corrosifs
L’acteur est seul sur l’estrade en bois verni - il joue les deux personnages à la fois : le gardien-protecteur et l’artiste-météore.
Le gardien-protecteur : “Artiste hein ?? Enfant gâté qui n’a rien d’autre de plus sérieux à faire que de griffonner dans un carnet, je présume. Il faudrait que tu grandisses un peu… Tu me fais de la peine gamin. Tu n’es même pas capable de t’assumer pleinement ! Et tes amis alors qu’est qu’ils en pensent ? Et ta famille ? Elle n’a pas honte de toi ta famille ?
L’artiste-météore : - Ah mais toi alors ! Tu es tout gris, tout terne ! On te confondrait avec une tombe. Tu es presque mort de toute façon… Rien ne vibre en toi, rien ne brille, rien n’exulte ! Je veux brûler moi tu saisis ? Brûler la vie par les deux bouts, partir à l’autre bout du monde, écrire un livre, danser nu sous la pluie et me marier demain s’il le faut ! Je me soumets moi. Je me soumets à la beauté, à la vie ! Tu es tout moche toi.
Le gardien-protecteur : - 25 ans d’âge et tu me sors encore ces inepties… Vas te trouver un vrai travail et montre toi digne. L’heure est aux responsabilités Peter Pan tu ne crois pas ? Tu me fais de la peine petit. Qui va payer l’appartement ? Qui va ramener les courses à la maison ? C’est le petit Balzac ? Tu crois qu’on va vouloir de toi dans cet état ? Allez, sois sérieux…
L’artiste-météore : - Et toi regarde tes yeux ! Ils sont tout vitreux tes sales yeux ! T’es-tu déjà, ne serait-ce qu’une fois regardé dans un miroir ? Tu es peut-être responsable mais tu es d’une fadeur… T’es tout fané mon pauvre. Ta vie est toute plate pas vrai ? Hein qu’elle est toute plate ? Moi au moins je crois ! J’ai foi, je vole, j’ai des ailes moi ! Et toi ? Tu rampes.
Le gardien-protecteur : - Je me demande bien comment tu voles sans argent. Parce que oui, t’en aurais bien besoin d’argent. Et ben ouais c’est pas à toi de décider : il faut en gagner et c’est ainsi. C’est bien beau d’avoir des beaux discours mais faut s’assumer mon grand. Parce que…
L’artiste-météore : - Tu n’es qu’un accumulateur vide ! La seule chose que tu sais faire c’est te conserver. Tu te maintiens en vie pas vrai ? Mais tu ne vis même pas pauvre imbécile, tu entretiens ta misérable carcasse, voilà ce que tu fais ! Ta plus grande peur mon pote c’est de perdre le contrôle. Ça t’effraie hein ? Parce que t’as mal au fond ? T’as peur ? Hein que t’as p…
Le gardien-protecteur : - Ferme là ! Tu n’es qu’un sale petit merdeux ! Vivre ce n’est pas céder à toutes ses pulsions enfantines et à ses caprices de bambin. T’es juste un grand enfant désœuvré qui n’a pas su trouver sa juste place dans le monde. C’est pitoya…
L’artiste-météore : - Répète un peu ?! T’es p’têt un adulte mon brave mais tu ne comprends rien à rien ! Tu existes, tu respires, tu travailles mais rien ne bout à l’intérieur de tes veines crasseuses. Ah… T’as entendu ? La pile de dossiers vient d’atterrir sur ton prestigieux bureau. Pathéti…
Le gardien-protecteur : - Ose encore une fois me manquer de respect comme cela et je t’étripe sale petit…
L’artiste-météore : - Et bien soit ! Je n’attends que…”
BOUM.
L’acteur s’écroule.
Contractions spasmodiques : son corps frémit.
Il a sombré dans la folie.
On l’évacue.
FIN
Ce théâtre était lugubre n’est-ce pas ?
Bien que j’ai écrit cette fiction avant tout par amusement, elle contient une parcelle de vérité que j’aimerais aujourd’hui partager avec toi.
S’il y a bien une chose que j’ai cru comprendre durant ce mois de janvier, c’est bien que nous sommes tous sujets à d’étranges dissonances.
En tant qu’êtres humains, nous sommes remplis de contradictions - plus absurdes les unes que les autres - ainsi que d’élégants paradoxes, qui somme toute, nous désorientent et nous laissent parfois dans le désarroi le plus sincère.
L’homme est soumis à des vents contraires, à des forces opposées qui le tiraillent, le tordent et l’écartèlent de part et d’autre sans lui laisser la moindre de chance de s’échapper. Nous sommes toutes et tous pris dans nos courants divergents, luttant çà et là pour tenter d’en comprendre les sources.
Quelque chose en nous n’est pas unifié. Une bataille fait rage à l’intérieur de nos psychés- une bataille obscure dans laquelle s’affronte avec véhémence toutes les facettes abritées par notre Soi.
Ces combats des plus sanglants sont souvent les plus discrets : tout le vice réside dans le fait qu’ils échappent à notre conscience ; nous sommes seulement là pour constater les champs désolés par la guerre et les terres brûlées de notre esprit.
Car, et je le crois fermement, ces affrontements sans merci sont la cause de certaines des angoisses qui nous agrippent la gorge.
Mais concrètement, qu’est-ce que ça donne une collision psychique ?
Pour illustrer mes propos, je vais me servir de l’exemple du psychanalyste suisse le plus connu du XXe siècle, fondateur de la psychologie analytique, j’ai nommé Carl Gustav Jung.
Dans ses différents ouvrages, il aborde la question de l’individuation - le processus psychologique par lequel une personne intègre toutes les dimensions de son être, l’ensemble de ses sous-personnalités, afin de devenir un individu unifié.
Ça ne vous rappelle pas un certain théâtre féérique ?
Dans Ma vie : Souvenirs, rêves et pensées, en parlant de 2 facettes de sa psyché qu’il nomme sobrement N°1 et N°2, Jung écrit :
« À certains moments, j’étais le N°1, étudiant ambitieux et réaliste. À d’autres, je basculais vers le N°2, profondément absorbé par les rêves, les mythes et l’introspection. Je ne savais pas comment concilier ces deux aspects, et cela me plongeait dans une grande confusion. »
Un peu plus loin :
« J’ai dû reconnaître que je suis deux personnes en même temps : l’une suit les conventions et les exigences du monde extérieur, l’autre est tournée vers les profondeurs de l’âme. Cette dualité m’a souvent troublé, mais j’ai compris que ces tensions ne devaient pas être résolues en faveur d’un seul des pôles, mais qu’elles formaient l’essence même de ma vie. L’individuation ne consiste pas à supprimer une part de soi, mais à les laisser coexister dans une unité plus vaste. »
Absolument fascinant.
Selon Jung, notre tâche consisterait donc à intégrer pleinement chacune des parts de nous-mêmes, sans les renier ou les rejeter, d’apprendre à dialoguer avec et de tenter de les unifier.
Mais comment harmoniser des parts de soi qui ont des désirs, des peurs et des rêves tout à fait contraires ? Si l’une brûle et l’autre glace, comment les faire coexister paisiblement ? Est-ce seulement possible ?
Une partie de mon être - ou autrement dit, une facette de ma psyché - pourrait être symbolisée par ce gardien protecteur du théâtre féérique.
Ce fragment prône le courage, la responsabilité, l’autonomie, la résilience et la protection. C’est par lui que j’étais principalement animé ces dernières années lorsque je m’évertuais à travailler 8h par jour 7j/7.
Une autre facette correspond à l’artiste-météore, l’enfant espiègle, le joueur de flute, qui lui, n’en à rien, mais alors rien à faire du petit jeu socio-économique auquel souhaite exceller le gardien.
L’artiste vit pour la beauté, prône l’authenticité et se soumet entièrement à la vie.
Il créé, danse, fait l’amour, rit aux éclats et se consume sincèrement.
Mais alors, comment concilier ces deux archétypes psychologiques ?
Les réponses d’Herman Hesse
Petit à petit, je crois que je commence à comprendre les écrits de Hesse, cet écrivain allemand du XXe siècle, maître absolu du roman initiatique.
Chaque roman n’est qu’une variation du même thème.
Harry Haller, Émile Sinclair, Siddhartha, tous ses héros ne cherchent au fond qu’à répondre à ces deux mêmes questions : qui suis-je et qu’est-ce que je suis censé faire avec ça.
Tout comme nous, ils font face à des conflits internes et des fragmentations psychiques qui ne les laissent pas indemnes.
Herman Hesse illustre dans ses histoires la complexité de l’âme humaine ; ses personnages tentant toujours, tant bien que mal, d’embrasser les multiples facettes de leur psyché et d’intégrer pleinement leurs mystérieuses contradictions.
Et tout comme eux, je peux ressentir cette tension !
Dans Le loup des steppes, Hesse utilise la métaphore du théâtre magique (tiens, tiens…) dans lequel tous les facettes de Harry Haller - un intellectuel tiraillé -peuvent finalement coexister et s’exprimer. Dans Demian, Émile Sinclair parvient à s’unifier lorsqu’il accepte et embrasse pleinement sa dualité interne.
La clé résiderait donc dans la reconnaissance, l’exploration, le dialogue, l’acceptation et l’intégration des différentes parts qui nous composent. Cette intégration aboutirait à une forme d’unification de l’individu.
C’est ce que Jung appelle le Troisième élément (ou la fonction transcendantale) : une forme de transformation de l’être émergeant à partir des tensions internes et intégrées.
Mais il ne s’agit pas simplement d’aboutir à un compromis fade, insatisfaisant et dilué : Jung parle ici d’une alchimie permettant de créer quelque chose de radicalement nouveau…
Alors que devons-nous faire ? Comment embrasser et intégrer au mieux la myriade d’archétypes que nous abritons ? Comment réconcilier pleinement son Gardien et son Artiste ? Son Nomade et son Sédentaire ? Son Enfant et son Adulte ?
Je n’ai pas encore de réponses claires à ces questions.
Pour le moment, je vais tâcher de continuer d’œuvrer avec le cœur et de reconnaître chacune de mes facettes psychiques lorsqu’elles se manifestent.
Tour à tour, j’essaie de comprendre ce qui les effraie, ce qui les empêche de dormir la nuit et ce qu’elles désirent plus que tout au monde. Je tente même de les faire dialoguer entre elles.
Délire de schizophrène.
Que me réserve cette année 2025 ?
Je n’en ai pas la moindre idée.
J’espère écrire de belles choses, publier un premier livre et réaliser une vidéo sublime ; mais au fond, je ne sais pas ce que me réserve la vie. Et je n’ai pas envie de le savoir.
À cet instant précis, je me tiens dans l’embrasure d’une porte auréolée de mystères. Et je pense que toi aussi.
Elle est à peine entrouverte cette porte - une brume épaisse s’en échappe à la manière des fumées exhalées par les cheminées lors des soirées d’hiver.
Elle me fait peur cette porte. Elle m’excite aussi.
Lorsque je m’approche de la fente, je distingue vaguement une procession de formes, de silhouettes et de symboles : ces motifs inconnus feront partie de mon demain…
Dans quelques jours je pars pour Nice, et j’ai si hâte ! Je te raconterais tout cela dans une prochaine missive.
En attendant, prends soin de toi.
Tom.
PS : Si tu souhaites creuser les sujets abordés dans cette lettre, je te mets à disposition les différentes sources que j’ai utilisé :
Le Dolmen - Etienne le Reun (chaîne YouTube)
Demian, Siddhartha, Le loup de steppes - Herman Hesse (3 romans)
Ma vie : Souvenirs, rêves et pensées - Carl Gustav Jung (je ne l’ai pas encore lu - j’ai seulement décortiqué quelques extraits)
Exercice de la Mandorle (faire dialoguer les différentes parts de soi)
PPS : Si tu penses que ce petit texte pourrait aider un ami ou un compagnon de route, n’hésite pas à cliquer sur le bouton partager en bas de la lettre (ça m’aide énormément).




